Prémisse

Bienvenue sur mon blogue et cybercarnet personnel. Ce journal intimiste dans ses récits et propos exprime un désir de dépassement et d'authenticité.

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Polarsteps



2 avril |

Certains livres ne sont lus de ma part que de travers, en m'offrant une vue d'ensemble. Rien ne m'oblige à devoir parcourir toutes les lignes, tous les chapitres pour en saisir l'essentiel. Il y a trois formes d'amitié : celles basées sur la vertu et le bien que l'on se souhaite mutuellement, d'autres qui se nourrissent de l'agréable et, enfin, il y a celles qui se fondent sur l'utile. Ces catégories, évidemment, ne sont pas étanches. Pour ma part, j'aime jouir de la présence de quelqu'un pour ses traits d'esprit. Pendant de nombreuses années, mes relations étaient basées sur la marche en forêt dans l'exercice de mes fonctions. Une fois terminée, les liens se desserrent et, pour ainsi dire, n'existent plus. Les liens n'étaient fondés que sur le plaisir qu'ils s'étaient fixé par la marche. Ces affirmations, néanmoins, sont nuancées, car rien n'est tout à fait noir ou blanc. L'amitié repose sur la joie simple que l'autre existe. Je ne m'illusionne pas, ce n'est pas le voyage lui-même qui me transformera. Vivre plus, c'est ajouté de la vie à la vie. Pour moi, c'est fréquenter les grands esprits lorsque l'occasion se présente tout en profitant de leurs sagesses et, bien avant leurs expériences. Est-ce que la sagesse vient de l'expérience ? Ça, c'est une autre histoire et qui propose des réponses au cas par cas. Sénèque disait de prendre le temps, le sien, pas celui du divertissement stérile et du travail à faire des tâches absurdes et répétitives. Un obéissant se soumet sans qu'il y ait une force brute qui l'y oblige. Un obéissant peut croire qu'il est en contrôle alors qu'il ne l'est pas. Cessez de servir ou demandez-vous pourquoi vous le faites. J'ai souvent confondu la liberté avec l'appât de servitude. Je suis loin d'être le seul. Cela fait partie d'un conditionnement unilatéral. Peu de choses ont changé depuis les jeux romains. Internet fait des dominés les complices de leur domination. L'ignorance contribue à se maintenir dans la servitude. L'étau se resserre de plus en plus chez les gens libres, s'il en reste. Le système s'est doté d'une pyramide de domination en offrant quelques miettes, à titre de récompense, pour la possibilité qu'offre à ceux d'en dominer quelques-uns. Montaigne disait qu'il vaut mieux avoir une tête bien faite que bien pleine. La société actuelle souffre d'infobésité et fait de l'extropection un idéal. Tout déborde sauf pour l'essentiel. Le jugement ne s'améliore guère malgré tout le savoir à disposition. Comme les plantes trop arrosées ne savent plus croître, la profusion de savoir n'augmente pas le jugement. J'avoue que mon esprit est inutilement encombré par les temps qui courent. Vivement le beau temps pour me décharger de pensées encombrantes accumulées durant l'hiver. Toutefois, je ne renie pas les nombreux livres qui m'ont accompagné et qui ont formé ma faculté de penser. Quand tout me quitte et tombe dans l'oubli, ils demeurent de fidèles compagnons.

1er avril |

L'idée pour l'homme de tout vouloir expliquer est une obsession qui risque de l'abaisser. C'est ce qui arrive souvent dans les psychothérapies, où l'on en sort souvent plus errant qu'avant y entrer. Comment se fait-il que si le progrès est si avancé aujourd'hui et que les experts et les analystes peuvent répondre à autant de questions, le monde ne soit pas plus évolué ? La beauté est un mystère, c'est bien ainsi car sans le mystère, il n'y aurait plus de questions à se poser. La beauté est une énigme. Elle est belle, car elle n'a pas de questions ni de réponses à offrir. Sans mystère, le monde serait ennuyant, déjà qu'il l'est déjà à voir les gens recroquevillé sans cesse sur leurs portables. Un téléphone est un petit moi qui demande à être nourri sans cesse. Il n'est jamais satisfait, les gens non plus. La beauté est bien au-delà du pourquoi et du comment. Aussitôt que l'on cherche à comprendre, le charme est rompu. Aussi, il en est de l'amour. Le bonheur dépend de la capacité à accepter les souvenirs traumatiques tout en les réécrivant. Je ne suis pas seul lorsque je lis ou j'écris. Je me soigne ainsi. La philosophie est fondée sur le dialogue qui n'est possible que si chacun mesure ses arguments, écoute ceux de l'autre et respecte les règles du langage. Dans la société, la vertu la plus prisée est le conformisme, disait Ralph Waldo Emerson. C'est encore vrai près de deux siècles plus tard. Ma vie existe pour elle-même et non pour la parade. Je décide ce soir d'abroger mon monologue, car je me trouve profondément ennuyant. Cela arrive à trop parler à moi-même. La rumeur publique engendre le bavardage. Dans ce type de discours, c'est le fait de parler qui compte et non ce dont on parle. Cette communication se nourrit d'elle-même et n'approfondit rien. C'est le prêt-à-penser qui sévit comme sur toutes les tribunes. Je déteste entendent dire les gens on et qui m'englobe. On est une généralité qui fait de celui qu'on parle quelqu'un qui n'a pas d'existence propre. On est la rumeur publique lorsque tout le monde en parle et dont je m'exclus volontiers. Je ne suis pas fait pour entendre les banalités quotidiennes. L'effet tout le monde en parle me retire la responsabilité de penser par moi-même. Et s'il faut être insignifiant pour atteindre la cote d'écoute, alors soyons-le. Ce média veut esquiver à tout prix l'ennui et la contrariété, ce qui en fait un pur divertissement, quoique je suis pas contre. Il est curieux qu'avec moi ça ne marche plus. La vie ne saurait se réduire au repos et au divertissement. Je l'ai bien compris en mettant à profit ma capacité de réfléchir et en m'éloignant de l'agitation quotidienne.

31 mars |

Peu loquace, faisant peu de bruit devant les absences répétées, ma pensée m'a façonnée de manière à me taire au lieu de gémir, de fuir au lieu de mentir. Le pauvre arbrisseau que je suis devenu s'est assécher, il vaut mieux le laisser partir dans le courant de la rivière au lieu qu'il résiste et se brise aux vents contraires. Les mots suintent pour laisser des traces avant que je ne meure. Sous la pluie ce soir, un amas de tristesse s'accumule. La nostalgie a fait de moi un animal inachevé et ravagé par tant de deuils. Une musique lointaine accompagne mon chant qui a perdu de sa vigueur. La douceur ne m'appartient qu'en rêve. Violence, je me fais. Mon corps n'a plus de sang pour rythmer sa peine. Chaque jour se fait de plus en plus lourd. Déjà cinq ans que j'écris, avant j'étais occupé à vivre de misère et de grandeur. Je n'aurais pas assez d'une vie pour écrire cette histoire qui fut mienne. Des tragédies m'ont traversé, comme la vie le fait à son insu. Un jour, je décidai de pratiquer le yoga en groupe à Cuba. Nous étions cinq ou six à peine avec Xavier, notre professeur prêt à instruire nos corps et apaiser notre mental. Une nuit sous de grosses pluies, j'entends le hurlement terrifiant d'une femme dans l'hôtel où je me trouve. C'est un cri de mort. Je vais au balcon et je vois un homme sauter du quatrième étage sous la musique qui joue encore des airs de fête. Je suis le premier à descendre de l'immeuble pour voir la mort dans une mare de sang. Je suis sous le choc, d'autres aussi. Pour une raison que j'ignore, le type au visage blême croisé la veille dans l'avion se tue en se jetant dans le vide. Je n'ai pas su si c'était un suicide ou un accident causé par l'alcool ou la drogue. La femme qui l'accompagnait a repris le même siège dans l'avion au retour sur Montréal ; celui de son compagnon est resté vide. Le lendemain du drame, nous quittions vers un autre immeuble pour ne plus sentir la mort de cet homme parti trop tôt ou trop tard. Effondré et triste devant l'événement tragique, Xavier nous a conviés à une série d'exercices visant à purger la douleur qui nous habitait. Ne pas rester seul dans cette souffrance m'a permis de me sevrer d'un choc terrible dans lequel je revoyais sans cesse le type se projeter au-dessus de la balustrade. Le lendemain, le ciel est redevenu clair. La fête a continué comme si de rien n'était, sauf pour ceux qui, comme moi, savaient que le rythme et la fête n'étaient plus les mêmes. Sa chute a pu débuter bien avant qu'il ne meure. La mort s'imprègne bien avant de quitter le corps. Il y a les morts vivants, les morts par en dedans, les morts qui ne le savent et d'autres qui s'y reconnaissent. Il y a la mort dans l'âme, la mort dans le cœur, la mort devant la perte, la mort dans le deuil. On meurt d'ennui, de jalousie, de tristesse. On meurt à chaque nuit devant des rêves inutiles. On meurt à trop aimer et souffrir, à trop mentir et se trahir. On meurt la gorge tranchée, l'estomac trop rempli ou bien vide. On meurt de peur ou de crainte d'avoir peur de mourir. La maladie fait mourir, l'absence aussi. Je vais prendre une douche froide pour me ressaisir au cas où je rêve de mourir. La mort est un thème qui agonise ceux qui sont vivants. Des fois je suis mort avant de mourir. C'est étrange de parler de la mort au lieu de la vie. Étant un grand explorateur, ça me fera une nouvelle destination à conquérir, une nouvelle vie à espérer, une terre prochaine à arpenter. Partir, c'est mourir ; rester, c'est mourir. Quoi que l'on fasse, la mort est toujours au rendez-vous.

La beauté me souffle que tout n'est pas perdu. La beauté parfois me redonne mon pouvoir, ma liberté. La beauté m'aide à me découvrir et à m'inventer. En affirmant le beau, il n'y a plus de jugement. C'est bien est moral, c'est bon est sensuel, c'est vrai est rationnel. Comme ce fut beau la pléiade de paysages traversés, seul ou encore mieux en les partageant avec les hommes. On ne peut discuter avec ce qui est beau, c'est comme ça. Cette analyse est inspirée d'Emmanuel Kant. Où cesse le conflit, c'est le moment où j'éprouve le beau, disait-il. Devant le beau, mon seul jugement est celui d'aimer. Nous vivons le temps de l'obsolescence des critères. Le monde change si vite que les critères se périment à une vitesse accélérée. Mon émotion esthétique devant toute beauté me rappelle que je suis créateur. Ce fut pour cette raison que des gens m'ont suivi si longtemps sur les routes du monde. Je n'avais qu'à offrir que de la beauté, c'était suffisant et indiscutable. Sur des sujets reliés à la morale et la raison, il y a peu de monde pour nous accompagner et s'ils le font, c'est souvent par intérêt. La beauté lève le voile sur le doute, dont parle Charles Pépin dans : quand la beauté nous sauve. L'intuition m'arrache aux manières habituelles de penser, aux opinions toutes faites. Me désengager du souci de l'utile en me fiant à mon intuition. M'abstraire de l'urgence présente. Devant la beauté, je ne me soucie ni des opinions toutes faites ni de l'utilité des choses. En écrivant cela, je revois tous les paysages grandioses qui m'ont ouvert les yeux et l'esprit dans une capacité d'intuition accrue. Mon plaisir esthétique devant la beauté des femmes n'est pas sans intérêt et, en ce sens, vient troubler mon jugement. Devant toute beauté, il doit y avoir désintéressement pour qu'elle me libère. Je ne ressens pas chez autrui ce quelque chose qui pousse à partager. Je ne vois que des vies parallèles à chérir ce cher petit moi dans l'indifférence des autres. Pourtant, la beauté est le catalyseur ayant la force de réunir les hommes. Je parle ici de beauté pure et libre et non pas de beauté adhérente qui s'agitent dans la conformité. Par beauté adhérente, cela suppose que le sujet est relié à une fonction, une utilité. Ce n'est pas beau parce que c'est beau, mais parce qu'il n'y a pas de parce que. La beauté pure est inconditionnelle, c'est elle qui réunit les hommes. C'est beau est une exclamation qui fut bien réelle et nombreuse de ma part et qui a su réunir les hommes de tous horizons. C'est beau! C'est de cette affirmation que tant de gens ont voulu me suivre. Je n'y étais pour rien, à part de les mettre devant la beauté et en leur rappelant qu'elle existe. Ce fut le meilleur moyen que j'ai trouvé pour rassembler les hommes. Maintenant c'est trop tard, les hommes d'aujourd'hui ne font que regarder la beauté du monde à travers leurs smartphones. Ensuite, il y a les copies, les imitations, les produits de consommation. La beauté pure n'existe en grande partie, que dans la nature, et c'est elle qu'on doit protéger pour sauver le monde. La présence effective des autres contemplant le même horizon vient redoubler leur présence implicite. Le dénominateur commun qui a réuni tant de gens pendant plusieurs décennies reposait dans les efforts partagés à la rencontre de paysages somptueux d'une grande beauté. J'ai réussi où plusieurs ont échoué, c'est-à-dire à rallier les gens par la beauté du monde sans jugement et sans conditions autres que de marcher pour les atteindre. Les idées et les règles divisent là où la beauté inconditionnelle rassemble. C'est devant la beauté esthétique que le désir d'être ensemble se manifeste. L'idée de cimes n'est-elle pas le symbole d'une élévation de ma part ? L'image de sommets partagés entre les hommes fut celle de ma vie. En ce sens, j'ai touché le bonheur de près grâce à la beauté. Jamais je n'aurais été si près des hommes qu'en partageant avec eux les beautés naturelles. Du haut des sommets enneigés et des vallées sublimes, le rôle des hommes n'a plus d'importance. Seul le regard est important devant toute chose, devant toute beauté. Et tout ce qui est laideur et indifférence peut renaître à nouveau devant l'éternel beauté.

30 mars |

Hier, j'ai fait une longue promenade dans la neige avec une amie au cœur d'une immense réserve naturelle. Les pistes d'animaux fraîches dans la neige légère atteste que le printemps est prêt d'éclore. J'ai fait le plein d'énergie dans cette formidable lumière pour plusieurs jours. Tant qu'existera ce mouvement du devenir en moi, le conflit sera là, inévitable. Le conflit déforme mon esprit. Mon existence est une perpétuelle lutte pour m'assurer une sécurité, et ce, par habitude, même si elle n'est pas toujours nécessaire. Trop d'efforts en moi provoquent une distorsion. Pendant ce temps, la machine surchauffe, ce qui provoque du refoulement. Je l'apprends en ce moment même par l'observation, voulant sans cesse me projeter dans quelqu'un de bien ou ayant toujours mieux à faire. L'effort existe lorsqu'il a dualité. La dualité amorce une contradiction : je suis ceci, mais je devrais être cela ; je fais ceci, mais je pourrais faire cela. Être convaincu d'une chose m'empêche d'observer ce qui est. Pour changer, je dois observer ce qui est et non ce qui devrait être. La pensée est une réponse à la mémoire, son écho, qui est le fruit des expériences du passé. La pensée n'est jamais tout à fait libre, car elle est vieille et caduque. Je suis relié à ma pensée qui est issue du passé. L'explication n'est pas la chose réelle. Je ne perçois pas les choses directement, car mes pensées sont trop vieilles, abstraites et subjectives. Les mots, les théories me tiennent lieu d'échappatoire. Sans eux, j'aurais accès à la vérité en méditant, mais je trouve ça un peu long toute la journée. La souffrance prend fin quand je cesse de la fuir et de m'identifier à elle. La peur est le fruit de la pensée. La pensée ressurgit la peur du passé, la projette dans l'avenir et la maintient dans le présent. La souffrance est imprégnée dans celui qui a peur. De conclure que la méditation et la pleine conscience sont les seules et uniques voies au bonheur. Que quelques minutes par jour suffisent pour se dégager d'un esprit malveillant ou endormi. J'ai presque épuisé les livres de ma bibliothèque à les lire et les relire. Je suis en manque d'inspiration, ça fait déjà quelque temps. J'ai arpenté les librairies, la bibliothèque, rien qui me vaille. Serais-je en dépression saisonnière ou en manque de nourriture spirituelle ? La politique ne m'émeut guère, la civilisation non plus. Ne pas chercher à me fuir ni à me distraire. Être là comme ça, n'attendant rien d'autre que mon souffle, l'un après l'autre en alternance. Je connais une femme qui ne cesse de se projeter en avant pour se divertir. Elle en a fait sa vie et son bonheur. Ça lui appartient. Ne plus avoir ni agenda, ni horaire du temps. Me laisser aller sans désirer devenir ou changer quoi que ce soit. Observer la nature et le temps qu'il fait. Dormir, encore dormir pour oublier de devenir et n'être plus rien. Cesser de lutter ou de gémir. Cesser de vouloir avancer et de plaire. Quitter ces lieux austères qui me noient à force d'y penser et d'y croire. Observer sans juger. N'être rien à part qu'un respir. Cesser de résister et me battre dans des causes qui ne sont plus les miennes. Observer en silence, sans mouvements saccadés ni agitations. Calmer mes ardeurs, mes bruits intérieurs. Ne rien prétendre, ni penser. N'être rien. M'ouvrir à la vie qui me traverse sans fléchir, sans blesser. Dormir le temps qu'il faudra à panser mes peines et mes blessures. J'irai là où il faut, même si c'est nulle part. J'appréhende cette peur de sévir contre ma volonté. Je l'ai tellement trouvé si belle à mes côtés qu'elle porte aussi mon héritage de n'être plus rien. Ne rien vouloir, blâmer ou ordonner, tout ça ne sert plus à rien. Cesser de mourir à chaque instant à trop vouloir étreindre, à trop vouloir aimer. N'être rien. Ma vie n'est qu'une trêve à n'être rien, à ne plus croire en rien et quitter ce rôle inutile. Vouloir justifier, chialer ou mordre, ne m'apaise plus. N'être rien. Ne plus m'agiter en vain à vouloir devenir une cause, un personnage ou quelque chose d'inerte comme un rien. Ce n'est plus moi qui avance, mais le temps qui me projette, indifférent au son que j'émets et au nom que je porte. Ne plus résister. Je ne suis pas celui que je crois être, mais je dois bien être quelqu'un au nom qui me précède. N'être rien à part quelques mots entre deux silences. N'être qu'un abri pour me reposer et dormir. Naître et mourir sans cesse dans l'attente de quelque chose dont je ne distingue pas la forme ni les contours. Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir. Et ensuite, plus rien qui n'arrive, ni même un souvenir qui s'émiette à n'être plus rien.

28 mars |

À la seule pensée que mon journal m'attend le soir, cela m'apporte une paix durable. Prendre conscience de soi est un geste purement éthique, grâce auquel se transforme ma manière d'être, de vivre et de voir les choses. Mes marches m'aident à voir le monde, surtout dans les lieux peu fréquentés. Un principe stoïcien dit que la connaissance de la faute est le commencement du salut. Le point de départ de la philosophie, c'est la conscience de sa propre faiblesse. Le temps à écrire et philosopher, je ne le mets pas à me déconstruire et ruminer. Que me vaut le temps à siroter la télévision et ses dérivés à comparer avec ma présence qui est mienne ? Apprendre à philosopher ne s'agit pas seulement de reconnaître mes fautes, mais aussi de constater le progrès que j'accomplis. Pierre Hadot offre un ouvrage philosophique exhaustif et ardu : Qu'est-ce que la philosophie antique ? Cet essai de grande envergure traduit plusieurs grands courants et pensées philosophiques. C'est un ouvrage complet pour acquérir des références sur la sagesse à l'aide d'exercices spirituels. J'aime la philosophie antique qui a précédé le christianisme, car elle rejoint directement les hommes au lieu de passer par Dieu et son temple. Les grandes questions de l'Antiquité étaient fondées sur la connaissance de l'esprit et de soi-même au lieu de s'appuyer sur la révélation de Dieu. Tout événement qui vient à ma rencontre a été lié par le destin depuis le commencement, disait Sénèque. Il faut un changement de vie pour être soigné. Je délaisse cet ouvrage austère pour tendre ailleurs. Quoi qu'il en soit, quelques minutes par jour de ces lectures suffisent pour élever mon âme et voir des transformations ressurgir. Ne pouvant me distraire de compagnie à ma guise, j'ai trouvé bon usage de ma lenteur à réfléchir et me poser les bonnes questions. Certains vivent la solitude en famille ou dans la foule. Être isolé et sans contact et sans amis est un malheur. Comment quelqu'un pourrait-il me décharger de ce poids d'être moi ? Être seul, c'est la vérité de l'existence humaine. On meurt seul, car personne ne peut mourir à notre place. Il en est de même pour vivre. L'amour entre deux personnes, c'est deux solitudes qui s'entraident et se complètent. La société n'est pas le contraire de la solitude, un jour cela nous frappe en plein visage. Ce n'est pas l'amour qui fait fonctionner les sociétés, mais l'argent et les rapports de force. La solitude laisse place au néant chez Narcisse, que le sage s'en est fait son royaume. Entre ces deux extrêmes, je fais ce que je peux. André Comte-Sponville fait l'éloge de la solitude qui se manifeste dans mes propres expériences. À ceux qui voudraient critiquer le monde comme je l'ai si bien fait des années durant, la société et la culture dont je parle font aussi partie de moi-même que je le veuille ou non. Pour changer les structures sociales et culturelles, je dois me transformer moi-même. Je fais face aussi au rapport de force et à l'égoïsme qui m'empêchent de m'épanouir et qui sévissent en moi en alternance avec la société. Je prends conscience de cette affirmation par le misérable revendicateur que je suis. Je me plains de la solitude de la ville, mais comment vivrais-je dans l'étroitesse du village ? La véritable révolution débute toujours de l'intérieur, disait Krisnamurti. La question à se poser est à savoir que si les sociétés sont corrompues, le suis-je aussi moi-même pour en abuser ? La communication m'est nécessaire jusqu'au jour où les mots ne le seront plus. J'en suis pas là, car ma raison me fait trop défaut pour m'en extraire. Les mots servent à appuyer mon raisonnement et à combler ma solitude. Transcender la raison n'est pas une tâche facile et dans laquelle, il y a lieu de s'interroger. Le manque de silence ou son contraire provoque en moi une surexcitation et de l'agitation mentale. La fragmentation de mon être est à l'œuvre dans ce que je nomme la dualité. Or, c'est cette dualité qui est source de souffrance. La reconnaître, c'est déjà l'apaiser. Deux personnages habitent l'œuvre, l'observé et l'observateur. Si je réussis à les réunir, la paix s'invitera, le calme subsistera et le conflit cessera.

27 mars |

Pour l'homme actif ou le marcheur au long cours, l'écriture est le plus intense moment d'apaisement. L'esprit se réfugie dans l'agréable fouille de la mémoire. En écrivant le soir, le voyageur de l'âme que je suis, continue sa route sur une autre surface. L'amoureux de la géographie croit calmer sa fièvre du monde dans la consultation des cartes. Elles font lever dans les voiles intérieures un vent d'excitation appelant les grands départs. J'ai souvent surestimé mes destinations. Avant d'y arriver, il y a toujours les banlieues industrielles que je ne voyais pas dans mes songes ou sur les cartes. Les longs tracés que représentent les autoroutes sont toujours plus laids en réel que sur le papier et le sera pour toujours. L'aventure se rétrécit à mesure que la civilisation progresse. La nature fait place à aux moteurs d'acier et aux bruits de la foule délirante. Les arbres rétrécissent ou en mourant dans toutes les directions. On appelle cela le progrès. En plus du dépaysement, j'ai aussi recherché l'humanité. Depuis, j'ai déboulonné l'homme de son piédestal. Je crois de moins en moins en lui pour renouveler mes rêves. Les hommes ne sont plus en haut de la grande pyramide des vivants, c'est ce que j'ai découvert de mes aventures. C'est toujours dans les chemins de traverse que j'ai rencontré les plus beaux spécimens. Une moitié de l'humanité oppresse l'autre partie, peu importe la direction des vents. À chaque destination riche et flamboyante se réfugient à ses pieds, des bourgs d'une pauvreté extrême. Pour qu'une cité obtienne des décors étincelants, une partie des hommes qui l'habitent à ses côtés meurent abruptement. Pour qu'un château s'élève, des esclaves souffrent de poser ses pierres. Suis-je réaliste ou pessimiste à décrire le monde qui m'entoure ? Ne voir que le beau côté des choses m'est impossible, car je connais trop le monde pour me mettre la tête dans le sable. Il n'y a que dans les vallées himalayennes et scandinaves que la vie des hommes est digne et juste. Qu'après avoir parcouru de nombreux pays où rien ne change, quels autres chemins me restent-ils à parcourir pour rejoindre le paradis, s'il existe ? Sur les chemins de traverse, les hommes ont peur aussi que le progrès les agrippent et les assimilent. L'Amérique est déjà à un point de non-retour avec tous les franchisés et les soumis dictant à l'homme la marche à suivre pour perdre sa vie à faire grimper la bourse. Vivement les chemins de traverse pour sentir le vent temporaire de la liberté. Poissons, plus vous serez loin des hommes, mieux cela vaudra pour vous. Sylvain Tesson dit ne plus avoir soif de ses semblables. Bien entendu, il y a des hommes d'exception qui ne s'agite guère. Une fois que l'humanisme a perdu du terrain dans l'âme, le vagabond ne se met plus en route sur les chemins du monde dans l'unique souci de rencontrer des hommes. C'est ce que j'ai compris depuis les cinq années sur la route en solitaire. Le monde ne festoie plus qu'autrefois en se rétractant sur lui-même et à force de frapper le mur de l'indifférence. Tout ce qui ne rapporte guère aujourd'hui n'a plus grande importance pour lui. C'est ainsi que l'humanité perd son souffle avant de mourir asphyxiée. C'est ainsi que l'humanité rejete celui qui l'a fecondé. En voyageant dans les endroits trop sauvages, j'ai le vertige. Je préfère rester à distance, dans le sillon des villages, à humer les rumeurs du temps. Comment fait le vagabond de ma sorte pour habiter les murs de la ville ? M'est-il possible de survivre sous la cloche de verre des cités de pierres et du goudron ? Je vis dans la ville sans jamais y être. J'endosse l'habit du citadin sans jamais abandonner mes ailes qui me permettent de m'y échapper. Je vis dans la cité en poète sans jamais quitter la route. Heureusement, je connais les failles de la citadelle, m'évitant ainsi les grands boulevards et la foule. 

Philosopher, c'est me remettre en question parce que j'éprouve le sentiment de ne pas être ce que je devrais être. Être philosophe n'est pas dans le discours, mais dans la façon que je vis. Le discours en lui seul ne suffit pas à lui-même. Parfois, je me surprends à disserter sur la vie des hommes au lieu de vivre moi-même en homme. Le choix de vie détermine le discours et le discours détermine le choix de vie. Pour vivre philosophiquement, il faut exercer une action sur soi-même et sur les autres, aussi minime soit-elle. J'aborde la définition du monde uniquement par les atomes, ce que les anciens nommaient les atomistes, les croyants de la conception du monde. Quoique l'on fasse, des lois nous prémunissent d'une destinée par la volonté et le hasard en contrepartie. La philosophie a pour moi une portée éducatrice et thérapeutique. Je ressens profondément la transformation du moi à ses côtés. Plutarque a dit de la philosophie qu'elle inspire tout ce qu'elle touche, provoque des élans moteurs, des choix en faveur du bien et des jugements d'actes utiles. Il ne suffit pas de relire des mots, mais de comprendre leurs sens. Je m'accorde avec Épicure devant laquelle une concentration sur moi-même doublée d'une conscience liée à une ascèse, consiste à me limiter aux désirs naturels et nécessaires m'assurant ainsi un plaisir stable. Pour Épicure, pour atteindre cette conscience de soi, il faut savoir séparer le moi de ce qui lui est étranger, c'est-à-dire des passions et des désirs vains de l'âme. La vie de l'insensé se rue tout entière vers le futur. C'est à l'âge de la retraite que bien des choses m'apparaissent dans le moment présent, car l'avenir et ses promesses se font de plus en plus avares.


26 mars |

Tout fout le camp, disent les vieux qui ne comprennent plus rien. En fait, rien ne fout le camp, ce sont les gens qui ne tiennent plus en place. Longtemps, je ne supportais pas que le soleil, à son lever, parte sans moi. La seule question qui vaille : que faire ? Partir fut la meilleure réponse. Morand disait qu'ailleurs est un mot plus beau que demain. S'asseoir sous un arbre est certes une voie possible ; pour celui qui l'a choisie, c'est la fin de l'histoire, l'accès à la sagesse. Je préfère pour l'heure arpenter la forêt. Le voyage est cette surface qui est offerte à la pensée pour divaguer en toute liberté. Sylvain Tesson me raconte un récit contre l'ordre établi dans le petit traité sur l'immensité du monde. Ouvrir les yeux sur la route est un antidote au désespoir. J'ai abreuvé mon regard de tant de beautés, pris des clichés sans que je me lasse, que je m'en suis fait un point d'honneur et de distinction. J'ai pêché des images comme on lance un filet. Lorsqu'on sait que la terre est grande, comment perdre du temps sur son misérable tas de secrets intérieurs, disait Tesson. Le vagabond que je suis, ou qu'il ne sait plus, cherche à se fortifier plutôt qu'à se soigner. Le temps du monde fini commence, disait Valéry. Les espaces libres et les terrains vagues se sont tus. À chaque jour, des espèces disparaissent dans le spectre de l'humanité. Le divers décroît. Près d'ici, il y a un concours pour celui qui tuent le plus de corneilles. Que restera-t-il lorsque tous les paysages seront fécondés de notre indifférence ? Tout comme Tesson, j'ai appris que l'essentiel pour bien vagabonder est de ne pas le faire dans une nature hostile, car la nécessité de survivre aux embûches convoquerait toute l'énergie et ne laisserait au vagabond aucune jouissance de son état de liberté. De toute ma vie, j'ai préféré m'échapper au lieu de me battre. L'existence doit avoir son lot d'imprévus et de beautés que je ne retrouve pas dans cette ville qui prend l'allure de refuge en attente de nouveaux départs.  La route et les larges horizons m'interpellent sans cesse pour ne pas croupir dans mes propres murs. De nouvelles promesses émergeront bientôt pour me raviver de gaieté et d'espoir.